E. SALIN, Président de la Société d'Archéologie Lorraine et du Musée historique lorrain.
Revue historique de la Lorraine 1947

Dès la mobilisation, conformément aux décisions prises en vue d'une éventualité qu'il avait, hélas, fallu prévoir, Le nécessaire fut fait pour évacuer vers le Sud-Ouest la a de nos collections, exception faite des statues de pierre, du musée lapidaire gallo-romain et de quelques monuments particulièrement lourds, protégés sur place.

Notre vice-président et conservateur, M. Pierre Marot, réussit, quoique mobilisé, à assurer la mise en caisses de tout ce qu'il avait su présenter si heureusement en 1937. Le concours de MM. Parisot, architecte des Monuments Historiques, Chenut et Noirel, membres de notre Conseil d'Administration et des gardiens du Musée lui fut assurée Bientôt les trésors de la Cathédrale de Nancy et de Saint-Nicolas-de-Port, les vitraux anciens des églises de Toul, de Saint-Nicolas-de-Port, de Blénod, de Vézelise, ainsi que des oeuvres d'intérêt national appartenant à des collectivités : Archives départementales, Musée des Beaux-Arts de Nancy, Musée de Lunéville et à des collections privées vinrent s'ajouter à nos propres collections. Un ensemble de plus de 500 caisses fut ainsi constitué et dès septembre 1939, un premier train emmenait au loin une partie des témoins de notre passé provincial. En mai 1940, alors que déjà, la bataille faisait rage à nos frontières, un second convoi quittait Nancy à son tour. Accompagné par M. Lemoine, professeur à l'Ecole des Beaux-Arts de Nancy, 1 arrivait sain et sauf, lui aussi, dans la France du Sud- Ouest: plusieurs châteaux (1) accueillirent un patrimoine précieux qui y demeura sous la garde attentive de l'Administration des Musées nationaux.

Cependant, l'ennemi foule notre sol, il occupe Nancy ; ses représentants viennent frapper à la porte du Palais Ducal ; MM. Delaval et Noirel les reçoivent avec calne et froideur.

Professeurs et docteurs en uniforme gris n'insistent guère ; ils respecteront, durant l'occupation, ce qui, dans l'enceinte de nos vieux murs, doit être respecté, et leurs soldats n'y séjourneront pas. Mais ils notent, ils photographient à Nancy et dans la région tout ce qui est de nature à intéresser la science allemande.

Cependant, le Palais ducal rentre dans le silence; il espère et il attend. Mais voici que les événements de juin 1944 cristallisent nos espoirs: en septembre, Nancy est délivrée par l'armée du général Patton : le Palais ducal est intact; là-bas dans le Sud-Ouest, nos collections le sont aussi ; le patrimoine traditionnel est sauf ; la vie peut reprendre au Musée lorrain ! Il nous faudra, pourtant, attendre ces jours de novembre 1945 (2) et de janvier-février 1946 (3) où, sous l'âpre bise d'hiver, deux convois - rameneront les dieux lares qui, cinq ans plus tôt, l'ont quitté.

Les voici ; ils sont là ; les vers du poète chantent dans nos mémoires : Effigies sacrae Deum Phrygiique penates...

Mais il y a loin de la coupe aux lèvres : dans le Palais glacé, aux murs nus, aux vitrines vides, il n'y a, pour l'instant, qu'un entassement de centaines de caisses où reposent, enchevêtrés, d'innombrables objets dont il faudra, un à un, retrouver la place. Et nos moyens matériels se limitent aux bras et au dévouement de nos deux gardiens. Qu'importe ; l'effort suppléra ; car un homme est là, prêt à se donner sans réserve ; j'ai nommé M. Pierre Marot ; il trouvera auprès des Services municipaux d'architecture, de MM. Senault et Parisot, en particulier, des concours precieux.

Le premier août 1946, l'essentiel de l'oeuvre est accompli ; au cours d'une sorte de fête de famille, notre Conseil d'administration accueille au Palais ducal, le Maire de la Nancy ; le Musée lorrain sera ouvert au public à l'issue de la réunion. Je souhaite la bienvenue à M. Sirguey ; sa réponse, qui rappelle des souvenirs d'enfance, témoigne de tout ce que savent évoquer de vieux murs chargés d'histoire; baigné dans cette atmosphère, l'enfant découvre confusément un peu de l'âme lorraine.

Sous la conduite de M. Marot, la visite commence; chaque oeuvre a retrouvé sa place familière ; du haut des tapisseries de la suite d'Esther, la reine Vasthi contemple le lit d'apparat du duc Antoine ; dans la Galerie des Cerfs, pleine des témoins de cinq siècles d'histoire, les tapisseries de la « Condamnation de Banquet » châtoient aux murailles tandis que resplendissent les ailes de feu de l'ange de Jacques de Bellange. Aux ors adoucis des orfèvreries succède l'éclat des céramiques, cependant que l'habileté prestigieuse de Callot voisine avec l'étrange lumière, due au pinceau de Georges de la Tour, qui baigne le corps de Saint-Alexis.

Mais une foule d'oeuvres, bois, cuirs, meubles, ferronneries, gravures, objets du culte juif, pour lesquelles il fallut créer des salles nouvelles sont venues rejoindre, ici, leurs devancières ; et notre pieuse reconnaissance évoque le souvenir de ces Lorrains fidèles et généreux qui, de René Wiener et de Mme Georges Drouet à MM. de Scitivaux, Voirin, Virely, Corbin, nous ont, au cours d'années d'épreuves, comblés de leurs dons.

Maintenant, le Musée lorrain est ouvert et les visiteurs affluent ; d'août à octobre : ils seront 9.770, auxquels il faut ajouter de nombreux groupes scolaires ou de mouvements de Jeunesse.

Voici venir la rentrée ; le 8 octobre. les représentants de toutes les familles spirituelles de notre province, se retrouvent au Palais ducal. M. Marot les conduit de salle en salle jusqu'à ces séries du folklore, dont il vient de terminer la présentation et où il sut enclore tout le parfum de notre terroir; M. Blache, préfet de Meurthe-et-Moselle, qui collabora à leur réalisation en tant qu'universitaire, est au milieu de nous ; il n'a cessé de nous aider de tout son pouvoir; je lui en exprime notre vive reconnaissance.

L'hiver approche; il sera mis à profit par M. Marot pour parachever les salles du folklore, qui occupent le troisième étage tout entier et pour créer la salle Guilbert de Pixérécourt que peuplent les meubles et les souvenirs de ce dramaturge lorrain, un moment célèbre au siècle dernier. En même temps, M. A. France-Lanord, conservateur de la préhistoire, crée au second étage, une nouvelle salle pour sa section. Grâce à l'aboutissement des recherches de laboratoire, commencées il y a longtemps, que j'ai poussées depuis 1942, avec son concours, la remise en état, la conservation, l'analyse des objets de fouilles les plus précieux ou les plus fragiles sont maintenant possibles. Un ensemble, actuellement unique, est constitué car à côté des parures protohistoriques et des statuettes romaines, les damasquineries mérovingiennes, mises en atmosphère neutre, voisinent avec des épées damassées et avec les préparations qui expliquent les techniques subtiles des artisans du temps des Grandes Invasions. Après l’achèvement de cette salle, les divers aspects du passé sont maintenant tous évoqués au Musée lorrain ; leur présentation est conforme aux exigences de la muséographie contemporaine.

Le 4 mai 1947, c'est la France elle-même qui délègue vers nous, pour présider à la consécration de l'oeuvre accomplie, les principaux chefs de ses Musées : M. Georges Salles, directeur des Musées de France, accompagné de trois membres de l'Institut. MM. Marcel Aubert, directeur de la Société Française d'Archéologie, Paul Deschamps, conservateur du Musée des Monuments Français, Raymond Lantier, conservateur du Musée des Antiquités nationales et des deux inspecteurs principaux des Musées de province, MM. Tribout et Gaudron. M. Samama, préfet de Meurthe-et-Moselle et Sirguey, Maire de Nancy, sont présents ; l'élite de l'université et de la magistrature, du monde des lettres et des arts leur fait cortège.

Dans son discours, M. Georges Salles exalte la valeur éducative des Musées qui doivent être accessibles à tous, aux plus humbles comme aux plus érudits : c'est là précisément, l'une des tâches essentielles que nous nous sommes assignées.
Cependant, profitant de ce que les vitraux des églises de Toul et de Vézelise sont encore déposés au Palais ducal, une exposition du vitrail du XIIIe au XVIe siècle est organisée; elle sera inaugurée le 19 juin par M. Jean Verrier, inspecteur général des Monuments historiques, spécialiste du vitrail. Elle permettra d'étudier de tout près d'admirables ouvrages qui se perdent d'ordinaire dans le lointain des verrières.

En terminant, j'ai le devoir d'exprimer notre reconnaissance à la ville de Nancy et au département de Meurthe-et-Moselle dont les représentants n'ont cessé de nous accorder une aide sans laquelle il n'eut pas été possible d'aboutir. Oserai-je ajouter qu'en ces temps où l'indifférence et la crainte de l'effort sont trop souvent la règle, l'oeuvre accomplie par M. Marot est un exemple et une leçon. La Lorraine lui doit la résurrection de ce magnifique ensemble. C'est qu'à l'intelligence et à l'érudition il a joint la Flamme et la Foi ; ce sont elles qui lui ont permis d'aboutir. Par elles il est le frère de ces habitants d'Ogéviller, auxquels il ne restait, au lendemain de la guerre de Trente Ans, que quatre journées de terres labourables et qui s'attelant eux-mêmes à la charrue, faute de chevaux, proclamaient fièrement peu d'années après, que, sur tout leur territoire, il ne restait que quatre journées de terres en friche.

Puisse, maintenant, le Musée lorrain continuer longtemps sa tâche : rappeler à nos concitoyens qu'ils sont issus d'une très ancienne lignée d'hommes qui, à travers toutes les vicissitudes inhérentes à la condition d'homme, ont eu la soif du Bien et du Beau; leur révéler les trésors d'art et d'ingéniosité dont ont fait preuve leurs devanciers ; contribuer à leur donner le sentiment que le long effort humain dont ils sont les héritiers, leur crée des devoirs, parce que « noblesse oblige » ; les aider à comprendre le sens de la vie en général et l'aspect particulier qu'il prend sous le ciel de Lorraine; en un mot, les inviter à « Servir ».

(1) Le convoi de 1939 fut dirigé sur les châteaux de la Brède (où vécut Montesquieu) et du Bouilh à Saint-André de Cubzac en Gironde; celui de 1940 sur le château de Vayres (Gironde). 1943, les dépôts de la Brède, de Vayres, et une partie de ce du Bouilh furent transférés à la Bourgonie (Dordogne). Puis, se dépôt de la Bourgonie fut réparti entre les châteaux de Bourdeilles, en Dordogne, où vécut Brantôme, et de Cieurac (Lot), tandis que ce qui restait encore au Bouilh était dirigé également sur Cieurac.
(2) Évacuation du dépôt de Cieurac. 
(3) Évacuation du dépôt de Bourdeilles. Les difficultés de l'heure purent être résolues grâce au concours de M, Schommer, conservateur des Musées Nationaux, adjoint au directeur des Musées de France.

E. SALIN, Président de la Société d'Archéologie Lorraine et du Musée historique lorrain.
Revue historique de la Lorraine 1947